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puce Berta Cáceres n'est pas morte, elle s'est multipliée !
Tegucigalpa, 18 avril 2016
Helene Roux

À l’invitation de diverses organisations honduriennes et de la famille de Berta Cáceres, coordinatrice du Conseil civique des organisations populaires et indigènes du Honduras (COPINH) assassinée le 2 mars dernier, environ 1500 personnes originaires de 22 pays se sont retrouvées au Honduras du 13 au 15 avril, pour participer la rencontre internationale des peuples « Berta Vive ».


Hommage à Berta Cáceres sur les bords du Ríio Gualcarque © Kassandra Hommage à Berta Cáceres sur les bords du Río Gualcarque © Kassandra

À plus d’un mois de l’assassinat de Berta Cáceres, coordinatrice du Conseil civique des organisations populaires et indigènes du Honduras (COPINH), les autorités honduriennes n’ont fourni aucun élément permettant d’éclaircir le meurtre et d’identifier les coupables. Pire ! En même temps qu’ils retenaient pendant près d’un mois sur le sol hondurien, le militant écologiste Gustavo Castro – seul témoin et victime collatérale de l’attentat – les enquêteurs tentaient d’orienter les recherches vers les militants du COPINH, cherchant peut-être à accréditer la thèse de dissensions internes ou encore celle d’un crime passionnel, mobile couramment avancé au Honduras pour jeter le voile sur les motifs politiques qui entourent certains crimes. C’est pourquoi les proches de Berta Cáceres ont manifesté leur défiance envers la proposition du gouvernement de confier l’enquête à la Mission d’appui contre la Corruption et l’impunité - MACCIH (une instance chargée, sous les auspices de l’OEA, de promouvoir un dialogue politique pour lutter contre la corruption) [1] car cette instance reste sous contrôle étroit des autorités honduriennes, à la différence de la Commission internationale contre l’impunité au Guatemala – CICIG, mise en place au Guatemala voisin depuis 2006.

Un des objectifs de la rencontre internationale « Berta Vive », convoquée du 13 au 15 avril, était justement de soutenir la famille et le COPINH dans l’exigence de la mise en place d’une commission d’enquête indépendante, sous l’égide de la Commission Interaméricaine des Droits Humains – CIDH. Le second visait à exercer une pression internationale pour obtenir l’arrêt définitif de la construction de la centrale électrique « Agua Zarca » sur la rivière Gualcarque qui traverse le territoire des populations indigènes lencas. Depuis 2012, le COPINH s’est vigoureusement opposé à l’attribution, par le gouvernement, de concessions en vue de la réalisation d’un projet pour lequel les populations n’ont pas été consultées. L’occupation pendant plusieurs mois du site en conflit avait conduit en 2015, au retrait de l’entreprise chinoise SINOHYDRO, partenaire de l’entreprise hondurienne DESA pour la réalisation du projet. Néanmoins, en février dernier, DESA avait annoncé la reprise de la construction, soutenue en cela par divers organismes financiers (la Banque centraméricaine d’intégration économique – BCIE) et de coopération, notamment européens, comme le FMO (Pays-Bas et Finnfund (Finlande). La présence internationale (en particulier européenne et étatsunienne) à la rencontre constituait donc un enjeu fort pour montrer que les regards du monde sont posés sur les entreprises et organismes qui, en apportant un financement à ce projet controversé, cautionnent les atteintes aux droits humains qu’il provoque. De fait, face à l’indignation planétaire qu’a suscité l’assassinat de Berta Cáceres, le FMO a annoncé le retrait de son financement. La BCIE pour sa part a annoncé la suspension de son apport financier au moins jusqu’à la publication des résultats de la commission d’enquête qu’elle a dit vouloir mettre en place.

Manifestation pour Berta Cáceres à Tegucigalpa © Kassandra

Si la famille de Berta et les organisations honduriennes ont pris acte de ce premier pas (en arrière), ils ont également réaffirmé leur intention de ne pas baisser la garde jusqu’à obtenir l’arrêt total du projet Agua Zarca ainsi que de tous les autres qui se développent contre l’avis des populations concernées. De fait, la rencontre internationale a été l’occasion pour les quelques 1500 personnes originaires de 22 pays qui y ont assisté, de dresser un bilan des menaces que constituent les politiques extractivistes qui fleurissent à l’échelle de la région et du continent et de débattre de stratégies communes pour y résister. Ainsi les échanges entre les organisations honduriennes et les délégations, particulièrement nombreuses, des pays voisins (El Salvador, Guatemala et Nicaragua) ont permis de dresser une carte assez précise des projets qualifiés de mortifères pour la survie des communautés paysannes, indigènes et garifunas (afro-descendantes). Qu’ils se présentent sous la forme de mines à ciel ouvert, de plantations agroindustrielles (de palme ou de canne à sucre), de barrages, de mégaprojets touristiques, de voies rapides et autres canaux interocéaniques (pour le transport de marchandises) ou encore des programmes REDD+ qui promeuvent une conception privative et commerciale de la préservation de la nature, tous ces projets ont été identifiés comme les différentes facettes d’une gigantesque entreprise de spoliation des territoires au détriment des populations locales. Pour fonctionner, cette logique prédatrice doit se doter d’un appareil militaire capable d’assurer le contrôle des espaces convoités. Cette corrélation entre appétits commerciaux et organes répressifs articulés au niveau régional a été particulièrement mise en lumière au sein du groupe thématique intitulé « extractivisme et militarisation ».

Si les deux premiers jours – consacrés aux débats et ponctués de cérémonies, de chants et de danses garifunas et indigènes (Lencas, Pech, Tolupanes…) – s’étaient déroulés dans une atmosphère de fraternelle combativité, la cérémonie de clôture en hommage à Berta, prévue sur les bords de la rivière Gualcarque, fut l’occasion de prendre toute la mesure de la violence du conflit qui se joue autour du projet hydroélectrique. Au terme de plusieurs heures de bus sur des routes poussiéreuses, les participants étaient attendus par un comité d’accueil composé d’une trentaine d’individus armés de machettes et brandissant des pancartes hostiles aux visiteurs internationaux. Aux employés de DESA s’ajoutaient des habitants de la communauté qui, selon les membres du COPINH, avaient reçu 200 lempiras (8 Euros) de l’entreprise pour se joindre à la manifestation. « Vous voulez que nous restions pauvres éternellement ! » cria l’un d’eux rageur, exprimant ainsi le drame de populations rurales abandonnées par les institutions de l’État et pour qui l’implantation d’une entreprise comme DESA constitue la perspective d’obtenir un emploi ainsi que l’immense (et unique) espoir d’accéder au « développement ». Faisant fi des cris hostiles, la décision téméraire des visiteurs internationaux de parcourir à pied la route escarpée qui mène au bord de la rivière n’eut pour résultat que d’échauffer les esprits des partisans du projet. L’alcool et l’attente sous un soleil de plomb ayant fait leur œuvre, ceux-ci finirent par déborder le maigre cordon de policiers – par ailleurs peu motivés – et à son retour la délégation internationale fut accueillie par des jets de pierre fournis, qui blessèrent au moins sept personnes.




[1] La MACCIH a été créée suite aux manifestations massives contre la corruption qui ont secoué le pays l’été dernier. Elle visait à s’inspirer du modèle de la Commission internationale contre l’impunité au Guatemala (CICIG), qui a contribué à révéler un scandale de corruption au plus haut niveau de l’Etat et conduit à la destitution et à l’arrestation de la vice-présidente de la république Roxanna Baldetti puis, quelques mois plus tard, à la démission et la postérieure mise en examen du président Otto Perez Molina.

 
 
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